Lumière sur les designers indépendants et autoproducteurs


La nouvelle nouvelle vague

Par Wava Carpenter

Ceux qui surveillent de près les fluctuations du marché du design savent que l’attrait pour le design Memphis est actuellement important. Bien qu'il soit tentant d’apprécier son mélange de formes, de couleurs et de matériaux jubilatoires pour mieux comprendre son renouveau, le véritable attrait du design Memphis réside dans l'esprit d’indépendance de ses créateurs.

Au-delà de l'exubérance esthétique du Memphis, les designers à sa tête ont entrepris de changer les règles qui déterminent quels designs seront produits, comment et pour qui. Ils ont audacieusement ignoré la dictature de la mode en brisant les limites imposées aux expressions individualistes, et en s'adressant à des publics de niche qui avaient été auparavant négligés par le courant dominant. Le projet du Memphis a élevé le pouvoir de création et de décision des créateurs courageux au niveau de celui des PDG d'entreprises et de directeurs marketing et, pendant une période, le monde a prêté attention aux designers comme jamais auparavant.

Nkuli Mlangeni, Mpho Vackier, et Thabisa Mjo de Mash T devant leur hute SAcrosanct Photo © Max S. Volonté Ce n'est pas un hasard si ceux qui apprécient le design Memphis avec le plus de passion et de constance sont souvent eux-mêmes des créateurs et des non-conformistes. Il suffit de penser aux collectionneurs de Memphis les plus célèbres comme les créateurs de tendances et iconoclastes internationaux David Bowie et Karl Lagerfeld (qui ont tous les deux laissé un vide énorme après leur disparition).

Tandis que Bowie et Lagerfeld ont passé leurs vies à nager à contre-courant de la norme (ils ont créé et redéfini la ligne entre ce qui est mainstream et ce qui ne l'est pas), nous autres avons tendance à nous rebeller principalement lorsque nous nous sentons provoqués, ignorés. Ainsi, lorsque l'industrie du design au sens large s'essouffle, comme cela arrive de temps à autre, nous entrons en dissidence et partons en quête d'alternatives, à la recherche de frondeurs proposant une vision différente, extra-ordinaire. C'est ce qui explique pourquoi le Memphis vintage (ainsi que les créations contemporaines marquées par des esthétiques inspirées de Memphis) a de nouveau la côte à l'heure actuelle, et pourquoi ce revival n’est, en fait, qu'une petite partie de la vague montante des indépendants du monde du design (qui bénéficient à l’heure actuelle d’une reconnaissance bien méritée).

Au-delà du Memphis, l’enthousiasme pour des perspectives nouvelles et des modèles ad hoc ouvre la voie à une ère qui fourmille de studios de design avant-gardistes et autoproducteurs, de collectifs vifs et multitâches, et de maisons de production fabriquant en petites séries (et qui ne craignent pas d’affirmer des identités fortes).

Pour concrétiser encore un peu plus cet élan, voici venu le premier événement international de design explicitement dédié aux créateurs qui travaillent en dehors de l'industrie traditionnelle : Edit Napoli, lancé en juin 2019.

 

La nouvelle nouvelle vague

Antonio Aricò s'est associé à la vitrailliste Sohelia Dilfanian pour produire ses meubles Cathedral Class Photo © Antonio Aricò Il y a un certain nombre de raisons pratiques et philosophiques pour lesquelles les designers choisissent de creuser leur propre sillon en dehors de l'industrie traditionnelle. Parfois, c'est simplement dû au manque de possibilités offertes. Parfois, il s'agit d'un désir personnel d'être à l'abri des pressions extérieures ou de travailler plus rapidement, avec plus de flexibilité. Pourtant, l'une des motivations les plus souvent citées reste le fait que se démarquer par soi-même est souvent la seule façon de raconter des histoires, qui autrement n’existeraient pas.

Prenons l'exemple du jeune sensible et charmant designer italien Antonio Aricòqui a commencé sa carrière de designer de façon très conventionnelle, en travaillant dans un grand studio de design milanais après avoir obtenu son diplôme de l’Université Polytechnique. Au bout d'un an environ, il est retourné dans sa maison familiale du sud de l'Italie pour s'associer avec son grand-père menuisier afin de créer une collection qui a, comme il le dit, une vraie âme. « J'ai pris ce risque », explique-t-il, « parce que j’étais persuadé qu'il y avait une forte attente pour l’authenticité et la qualité. J'ai donné beaucoup plus d'importance à l'histoire derrière les objets : design, art, artisanat, passion, amour et famille. Tout cela fait partie de mon héritage du sud de l'Italie, et je ne voulais pas les perdre pour faire partie d'une vaste communauté de design où l’agitation est plus importante que le contenu ». L’indépendance fait prendre des risques, mais l’investissement a payé. Au cours des sept dernières années, son travail a été présenté à la Triennale di Milano, au Design Museum Holon, à la National Gallery of Victoria à Melbourne, à l’ambassade d'Italie à Copenhague et au Palazzo delle Esposizioni à Rome. Il a également continué à produire des collections pour des marques comme Alessi, Barilla, Editamateria, et Seletti.

Un autre exemple peut être trouvé dans le collectif de design émergent Mash.T, qui se consacre à la mise en valeur de leur héritage sud-africain. « Notre objectif est de faire du design sud-africain une nouvelle marque », explique Thabisa Mjo de Mash.T. « Nous voulons présenter et mettre en valeur la grande variété de compétences, de matériaux et de styles de notre pays et attirer différents publics au-delà de nos frontières ». Sa collègue Tracy Lynch, fondatrice du Lee Lynch Studio et directrice créative du Design Programme de Nando, ajoute : « Les designers sud-africains explorent ce qui les rend uniques, un design nourri par des artisanats anciens et inspiré par notre melting pot de cultures diverses. Nous avons un besoin de partager non pas une histoire, mais plusieurs histoires qui composent les chapitres de notre livre. C'est cette approche inclusive qui amplifie notre grande histoire artisanale ». (nb : l'installation de Mash.T a été l'une de nos favorites de la Milan Design Week cette année.)

Alberto Vitelio, Bayron Inostroza, Paula Corrales, Mitsue Kido, et Rodrigo Pinto du collectif chilien de design Grupo Alma Photo © Grupo Alma De l’autre côté de la planète, Paula Corrales, du collectif de design chilien Grupo Alma, partage un objectif similaire inspiré par les traditions artisanales de son pays : « Les membres du Grupo Alma sont unis par l'idée de montrer le Chili au monde et par la manière dont nous pensons différemment le design ici. Au Chili, nous n'avons pas accès facilement à des procédés de haute technologie, mais nous considérons cela comme un élément positif, et nous nous efforçons d'améliorer les méthodes artisanales. L'artisanat est un élément très important de notre culture. Si nous ne le mettons pas en valeur, il disparaîtra rapidement en même temps qu’une partie de celle-ci ».

Les exemples d'efforts collectifs pour relancer le travail artisanal régional abondent de nos jours dans le monde entier. Et l’avantage du travail collectif est bien sûr la force du nombre. Beaucoup de concepteurs travaillant en collectif constatent que cette structure permet à la fois de partager les frais (d'expédition, de location, de production et d'expositions) et de trouver un produit naturel issu du travail en contact étroit avec ses pairs : l’inspiration.

Dans de bonnes conditions, les efforts collectifs se transforment en marques de production en petites séries. Par exemple, l'entreprise milanaise JCP Universe est née organiquement d'un groupe de réflexion radical visant à bouleverser le statu quo du design. C’est ainsi qu'à Milan en 2015, le programme et la production ont été conçus par l'architecte Livio Ballabio et dirigés artistiquement par le studio CTRLZAK« Notre règle est de ne pas avoir des règles », affirme Greta Valotti de JCP. « JCP ne veut pas rompre avec la tradition, son but est de tendre vers le nouveau, d'atterrir dans un endroit où les dogmes ne sont qu'un lointain souvenir ». En quelques années seulement, la marque a attiré de grands talents audacieux pour collaborer sur de nouvelles collections, comme Sam Baron, Matteo Cibic, Nanda Vigo, Richard Yasmine.

Yasmin Bawa dans son studio à Berlin Photo © Jules Vellbrandt D'autres encore poursuivent une mission totalement personnelle, souvent motivés par une affinité pour un matériau ou la vision d'une production nouvelle, meilleure ou plus flexible. La designer suisse Bertille Laguet n'avait pas l'intention de retourner à la fonderie de son père après ses études à l'ECAL, mais c’est pourtant à cet endroit qu’on la retrouve en général aujourd’hui, où elle produit des objets uniques à partir du métal. « Après mon diplôme, des clients sont venus me voir pour différents projets », raconte-t-elle. « J'ai commencé à travailler en indépendante et je n'ai jamais arrêté. J'aime que la manière de faire soit plus rapide pour voir le résultat final de l'objet. Je peux produire une table en une semaine au lieu de plusieurs mois, et ainsi passer plus de temps à expérimenter avec le matériau ». Son plus grand défi ? « Pour moi, c'est un peu ‘schizophrène’ de travailler en tant que designer et artisan avec le même corps et la même âme. Il faut gérer à la fois la conception et la technique, et prendre soin de les séparer au cours des différentes étapes d'un projet ».

Basée à Berlin Yasmin Bawa , a quant à elle orienté son travail pour agir sur le changement climatique en se concentrant sur un matériau souvent négligé (bien que séquestrant le carbone) : le chanvre. Et plus précisément la brique de chanvre : un mélange léger mais robuste de chènevotte (partie ligneuse de la tige du chanvre, dure, légère et isolante, et de chaux aériennes et hydrauliques) rarement utilisée dans les structures architecturales. « Je me sentais déconnectée de la vitesse sans cesse croissante de l’évolution de l'industrie de la mode », explique Bawa. « J’en suis partie pour me concentrer sur quelque chose de plus lent où je pouvais vraiment passer du temps à nourrir mes aspirations en matière de design. Me lancer seule m’apparaissait comme étant l’unique voie pour être vraiment honnête avec la façon dont je voulais travailler ». Elle continue ainsi : « Toujours à la recherche de nouveaux matériaux, je suis tombée sur une maison en brique de chanvre, et je me suis tout de suite sentie connectée à ce matériau. Après mes premières expérimentations, j’étais stimulée par les bienfaits incroyables de cette plante et par la façon dont j'ai pu modeler des formes expressives. Cela a conduit mon travail sur la voie de l'intégration d'autres techniques artisanales naturelles, l'amenant à de nouvelles et formidables possibilités ».

Le designer hollandais Maarten Baas à l'intérieur de son exposion I Think Therefore I Was pour la Milan Design Week Photo © Jan Willem Kaldenbach Depuis plus d'une décennie, la sommité néerlandaise Maarten Baas est à l'avant-garde des modes d'autoproduction du 21ème siècle, exploitant la liberté de travailler en dehors des circuits de la grande industrie. Baas a fait carrière dans les projets axés sur la personnalisation en créant souvent des œuvres naviguant entre différentes disciplines (design, théâtre, musique, art, gastronomie…). Avec sa petite équipe - un noyau dur d'une douzaine de personnes - ils s'autoproduisent et collaborent avec de grandes marques et des galeries prestigieuses.

Selon M. Baas, le fait d'avoir une équipe interne talentueuse et capable de s'autoproduire est la clé de sa capacité à créer des œuvres diversifiées. « Je veux refléter quelque chose du moment présent dans tout mon travail. J'utilise donc le médium qui le reflète le mieux, quelle que soit la discipline ». Ainsi, « chaque projet est unique, c’est une nouvelle roue qu'il faut ré-inventer. Pour cette raison, vous ne pouvez pas vraiment standardiser quoi que ce soit. Je travaille toujours avec des techniques différentes » (par exemple, un jour lui et son équipe travaillent avec du bois, et un autre ils soudent ensemble 200 écrans de télévision, ou tournent un film de 12 heures). « Cela demande donc pas mal de flexibilité et de polyvalence de la part de notre équipe. Il faut toujours être vif, on ne sait jamais ce qui en sortira, et c'est toujours un challenge. Mais nous aimons tous travailler de cette façon et ensemble ».

 

Une nouvelle foire pour la nouvelle nouvelle vague

Elisa Strozyk Le chœur international des indépendants du monde du design a résonné à l’unisson avec les voix de Domitilla Dardi et Emilia Petruccelli, co-fondatrices de la nouvelle foire Edit Napoli, conçue pour mettre en lumière « ceux qui contournent l'industrie en gérant seuls tous les aspects de la production de design : de la conception à la distribution, en passant par la fabrication et le branding ». Bien que les designers autoproducteurs existent depuis des années, jamais auparavant un salon du design n'avait mis en avant cette tendance spécifique. Et nous pensons qu'il est grand temps de le faire, car les studios et les collectifs s’autoproduisant et les marques de production en petite quantité font des choses que la grande industrie ne peut pas ou ne veut pas faire. Qu'il s'agisse de trouver des utilisations pour de nouveaux matériaux, de développer des procédés de production respectueux de l'environnement ou de ranimer des compétences artisanales en voie de disparition, cette nouvelle nouvelle vague de designers perpétue l'héritage du Memphis en défendant les valeurs individuelles des créateurs, tout en incitant les consommateurs à exiger quelque chose de plus sensé des environnements dans lesquels ils vivent.

À partir du 6 juin Edit Napoli présentera plus de 50 exposants mêlant noms reconnus, jeunes designers et producteurs établis. Les organisateurs ont travaillé d'arrache-pied pour s'assurer que le public concerné soit présent, comme les leaders d'opinion du monde du design et divers acheteurs, marchands, designers d'intérieur et architectes en mesure de promouvoir le business des exposants. Nous sommes impatients de découvrir les projets exposés par certains de nos créateurs préférés, dont Andrea Anastasio, Simone Crestani , Constance Guisset, Max Lipsey, Dirk vander Kooij, et Nika ZupancUne poignée de designers débuteront également des collaborations originales avec des fabricants : Gum Design avec Alfaterna Marmi, Daniele Della Porta avec BBeds, BCXSY avec Morseletto, and Elisa Ossino avec Nesite.

La designer italienne multi-talent Serena Confaloni et sa nouvelle collection de Vases Arabesque Photo © Andrea Agrati Parce que nous avons toujours eu dans nos cœurs une place particulière pour les designers indépendants travaillant en dehors de la grande industrie, Pamono sera également sur place avec notre propre exposition Indie Rock, une joyeuse collection d'œuvres de Bloc Studios , Yasmin Bawa, Serena Confalonieri, Eligo, JCP, Purho, Portego, Secolo , La designer berlinoise Elisa Strozyk et l’un de ses textiles en bois teint à la main , et Wall & Decò. Et si tout se passe bien, nous montrerons aussi de nouvelles oeuvres de notre ami, le designer italien Antonio Aricò!

Un jury composé de Giulio Cappellini, directeur artistique de Cappellini, David Alhadeff, fondateur de The Future Perfect, Esra Lemmens de l'agence Esra Lemmens, Alessandro Valenti de ELLE Decor Italie, et Francesco Tuccillo, entrepreneur local, sera à Naples pour sélectionner la meilleure oeuvre originale. La collection gagnante incarnera les qualités des designers indépendants les plus réputés : un design intelligent mettant l'accent sur la qualité du processus, un lien avec le patrimoine, et un prix raisonnable.

Le moment est venu. Rendez-vous en terra italiana !

 

  • Texte par

    • Anna Carnick

      Anna Carnick

      Anna est la Rédactrice en Chef de Pamono. Ses textes ont figuré dans plusieurs publications d'art et de culture et elle a rédigé plus de 20 livres. Anna aime rendre hommage aux grands artistes et elle apprécie tout particulièrement les bons pique-niques.
  • Texte par

    • Wava Carpenter

      Wava Carpenter

      Après avoir étudié l'Histoire du Design, Wava a porté plusieurs chapeaux pour soutenir la culture du design: professeur d'études du design, organisatrice d'expositions, organisatrice de débats, rédactrice d'articles. Tout cela a façonné son travail en tant que Editrice en Chef chez Pamono. 

  • Traduction par

    • Pierre-Nicolas Mader

      Pierre-Nicolas Mader

      Nourri par l’univers des musiques électroniques, Pierre-Nicolas Mader a été bloggeur avant de travailler comme journaliste à Paris. Désormais compositeur, manager de labels, il continue d'explorer avec curiosité les différents aspects artistiques de la ville de Berlin depuis une décennie.

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