Une exposition à Vienne célèbre le mouvement Pattern and Decoration


Liberté ornementale

Décoratif. Ornemental. Embelli. Paré. Selon la personne à qui vous parlez (et à quelle époque), ces termes se situent tous à l'intersection de la valeur esthétique et du jugement moral. Le 20ème siècle a été le théâtre d'une lutte entre l'ornementation et son antithèse : un conflit qui s'est mêlé à la politique de l'époque et qui perdure dans de nombreux secteurs du design, de l'architecture et de l'art d'aujourd'hui.

En 1908, l'architecte, écrivain et critique autrichien Adolf Loos publiait son essai phare "Ornement et crime". Cette polémique légendaire contre l'Art nouveau viennois qualifiait l'ornementation d'acte criminel : un véritable appel aux armes contre la décoration elle-même qui a eu un impact monumental sur ce qui allait devenir la pensée moderniste et, plus tard, minimaliste, et dominer les approches idéologiques de l'art, l'architecture, et du design pendant 70 ans et même au-delà.

On peut légitimement se demander : pourquoi ce degrés de violence ? Quel préjudice la décoration peut-elle vraiment faire ?

Jusqu'en septembre 2019 au mumok de Vienne, l'exposition Pattern and Decoration : Ornements comme promesse, explore les fondements culturels et historiques de la dérision de l'ornementation tout en mettant en lumière un moment unique dans l'histoire de l'art lorsque la décoration eu plus de considération que le minimalisme.

Pour bien comprendre les tenants et les aboutissants, petit retour en arrière. Pattern and Decoration était un mouvement artistique qui s'est unifié aux États-Unis entre 1975 et 1985, caractérisé par des surfaces aux motifs sauvages luxuriants. Il représentait une réaction contre la domination oppressive du fonctionnalisme moderniste en architecture et design. Le P&D, nom avec lequel le mouvement s’est fait connaître, a été catalysé par les politiques de libération des années 1960, en particulier le féminisme critique, et inspiré par les incursions interculturelles dans l'art africain, moyen-oriental et asiatique. Dans l'esprit du postmodernisme, des artistes du P&D comme Miriam Schapiro, Cynthia Carlson, Jane Kaufman, Kim MacConnel et Brad Davis ont cherché à combler le fossé des diverses inspirations esthétiques, puisant librement autant dans des artistes sacralisés comme Henri Matisse que dans les textiles domestiques, des pratiques artisanales traditionnelles, et des éléments d'architecture décorative.

D'un point de vue purement esthétique, la vaste exposition au mumok de Vienne (qui s'étend sur plusieurs salles et étages du musée et s'inspire d'œuvres appartenant aux grands collectionneurs allemands Peter et Irene Ludwig) est une merveille à visiter. Une explosion de couleurs, d'œuvres richement décorées de motifs à travers une large gamme de média allant de la mosaïque en pierre à la peinture, au dessin, collage, textiles et céramiques. Une balade visuelle qui met en évidence certaines des tendances les plus rebelles du mouvement, tout en faisant un pied de nez à l'idée même qu'il pourrait exister une notion stable et universelle du "bon goût", comme le prétendaient les modernistes.

En effet, un élément clé de l'approche des artistes du P&D était leur refus de faire la distinction entre l'Art "supérieur" et "inférieur". Figure centrale du mouvement, l'artiste Joyce Kozloff explique : "Nous n'avons jamais privilégié un type d'art par rapport à un autre, et nous avons vu l'art du monde comme un continuum". Son collègue Robert Kushner, dont l'œuvre figure également dans l'exposition du mumok, a déclaré : "Nous voulions tous étendre la portée de ce qui était autorisé dans le lexique formel de l'Art. Du textile ? Génial. Des dessus-de-lit ? Oui. De la céramique ? Bien sûr. Des tapis ? Pourquoi pas."

Pattern and Decoration / Ornements comme promesse au mumok Museum moderner Kunst Stiftung Ludwig Wien Photo : Stephan Wyckoff © mumok De nos jours, cette pollinisation hybride entre les disciplines créatives est beaucoup plus fréquente, et même louée. Mais à l'époque, le P&D était considéré comme un mouvement révolutionnaire (et, du moins de cette façon, il faisait écho à ses contemporains comme le Memphis et le Design radical). La pensée moderniste était occidentale, dominée par les hommes, "rationnelle", et rejetait violemment ce qui était considéré comme “non-occidental" et “féminin". Les traditions artisanales, les textiles, les motifs et la broderie étaient surtout considérés comme insignifiant ou kitsch (emblèmes du mauvais goût).

Joel Sanders, spécialiste du design, a écrit le brillant essai "Curtain Wars" à la fin des années 1990, décrivant l'évolution historique du rôle de tapissier / décorateur / designer d'intérieur au cours des deux derniers siècles et son association profonde avec les femmes, puis les designers d'intérieur homosexuels. Sanders a expliqué dans quelle mesure les politiques sexuelles et de genre était à l'origine du dégoût moderniste de l'ornementation et a nourri le mépris évident de la prétendue décoration sur l'architecture. Loos avait explicitement jeté les bases de cette position "incontestablement misogyne et colonialiste” (comme l'appelle le mumok dans la description de son exposition), en défendant l'idée que l'absence de décoration est le signe d'une culture très évoluée, c'est-à-dire le contraire des arts décoratifs et artisanaux d'autres cultures qu’il considérait comme primitifs.

Une lecture du mouvement P&D au 21ème siècle inclurait certainement une discussion sur l'appropriation culturelle et la politique identitaire d'emprunt aux traditions culturelles. La question de l'ornementation demeure incroyablement chargée d'émotions, d'éthique et de politique. Elle est intrinsèquement liée aux questions d'héritages sociaux, de structures de pouvoir et d'identité. Le mumok écrit à propos de l'exposition : "Aujourd'hui dans notre monde de plus en plus globalisé avec ses grandes asymétries de pouvoir, les questions que ces artistes ont posées restent urgentes et pertinentes."

Hybrid Ceramics par CTRLZAK, 2011 - 2016 Photo © CTRLZAK Dans le monde du design de la même façon, les sujets du remix et de la juxtaposition, du retour aux techniques artisanales traditionnelles, et de la renaissance des mouvements postmodernistes comme le Memphis restent très actuels. Dans la scène du design contemporain, peut-être même plus que dans d'autres domaines créatifs, il y a un enthousiasme renouvelé pour l’ornementation (comme l'obsession actuelle pour tout ce qui est néo-déco dans le design d’intérieur) et la volonté des designers de s’éloigner des esthétiques délimitées masculines ou féminines. Des designers comme CTRLZAK passent sans problème du design graphique et minimaliste de meubles aux textiles décoratifs. Leurs nappes et oreillers aux couleurs vives ont en commun un penchant pour le sampling et le power-clashing qui rappelle fortement le P&D. Les papiers peints contemporains de Wall81, Moustache et Pattern17 combinent des décorations élaborées avec le matériau structurel propre de l'architecture d'un espace, comblant ainsi le fossé entre l'ornementation et la fonction.

Je vous recommande vivement de vous rendre à Vienne pour voir l'exposition. Mais même de loin, celle-ci offre de nombreux éléments de réflexion. Comment les notions de goût sont-elles culturellement définies et donc ancrées dans les politiques culturelles ? La manière dont cela se manifeste dans l'ameublement de votre maison est un autre exemple évident de l'adage (attribué à l'écrivaine et activiste féministe Carol Hanisch et popularisé par des personnalités emblématiques comme Audre Lorde) : "le personnel est politique". Dès lors, embrasser les joies de l'ornementation peut encore être un acte révolutionnaire.

  • Text by

    • Gretta Louw

      Gretta Louw

      Née en Australie, élevée en Afrique du Sud, Gretta vit désormais en Allemagne. Elle est une globe-trotteuse, une artiste multi-disciplinaire et une amoureuse des langues. Elle a obtenu un diplôme en Psychologie et a un penchant très avant-gardiste.
  • Traduction par

    • Pierre-Nicolas Mader

      Pierre-Nicolas Mader

      Nourri par l’univers des musiques électroniques, Pierre-Nicolas Mader a été bloggeur avant de travailler comme journaliste à Paris. Désormais compositeur, manager de labels, il continue d'explorer avec curiosité les différents aspects artistiques de la ville de Berlin depuis une décennie.

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