Bas Den Herder donne vie aux idées des designers et et travaille avec le sourire


Le bonheur de créer

Par Wava Carpenter

Bas den Herder est secrètement au cœur des événements design depuis des années, depuis que  Maarten Baas a agité le monde avec sa collection Where There’s Smoke. Si Marteen Bass est le cerveau, Bas den Herder était en coulisse, surveillant la production et développant l’aspect technique de leur collaboration, qui s’est déclinée avec des collections à succès comme Clay, Sculpt, Real Time, and Haphazard Harmony. Ces dernières années, Bas den Herder continue à produire les travaux de Marteen Baas.

Il y environ deux ans, Bas Den Herder a lancé Den Herder Production House (DHPH) un point de vente destiné à produire les designs d’autres studios incluant Bertjan Pot, Fabian Dumas, Nightshop, et gt2P. Travaillant depuis son atelier-ferme dans la campagne néerlandaise, il déniche des pièces inattendues et inspirantes et les fait bénéficier de son expertise, alors que d’autres producteurs échouent souvent à le faire de façon viable.

Bas a discuté avec Wava Carpenter et lui a confié pourquoi il aime tant son travail.

Wava Carpenter : Lorsqu’on observe votre évolution au fil des années, il est clair que vous avez une capacité naturelle à comprendre les idées du design et à leur donner vie.  Comment décririez-vous votre relation avec les designers ?

Bas den Herder : Je dirais que je suis un technicien. J’adore tout ce qui est technique et découvrir comment créer des objets.  J’aime tout simplement ce processus. Le type d’objet n’a presque pas d'importance. Enfin, je n’aime pas faire des choses qui n’ont pas de sens. Mais si une création me paraît judicieuse, j’aime trouver la meilleure façon de la réaliser.

Je veux en tirer le meilleur parti sur le plan technique, esthétique et pour la production.  Mais je prends également en compte les souhaits du designer et son message. Les designers veulent avoir en face d’eux quelqu’un qui les comprend, qui respecte leur esthétique, capable de trouver des techniques pour fabriquer leurs travaux de la meilleure façon.

WC : Et qu’est-ce qui motive le plus votre approche ? L’esthétique, les matériaux ? Recherchez-vous également l’efficacité et la meilleure façon de rendre le design rentable ?

BdH : Oui, ce sont tous ces facteurs. Je compare le processus créatif à la table de mixage d’un DJ - on peut y ajuster les aigus, les graves et la distorsion - qui lui permet de trouver le meilleur mix.  Car même si un design est magnifique esthétiquement parlant, s’il est excessivement cher à produire, il est voué à disparaître.  S’il est très bon marché et simple à fabriquer, mais qu’il est laid, il va également disparaître.  Il faut donc prendre en compte tous ces paramètres et choisir la meilleure solution.  Une fois que vous en êtes là, vous y êtes presque.

De nombreuses entreprises n'ont pas cette perspective car leurs techniques sont limitées.  Elles utilisent leur technique, et ne s’adaptent pas aux contraintes esthétiques.  Et le designer dira « Oui, je comprends, mais je ne voulais pas que ça ressemble à ça. » Ce à quoi l’entreprise répondra : « Oui, mais quand vous utilisez cette technique, c’est ce que vous obtenez. » Puis le designer dit : « avez-vous une autre technique ? » et la réponse sera souvent « non. » DHPH a une relation très différente avec les designers.

WC : Avez-vous toujours travaillé de vos mains ?  Enfant, étiez-vous également manuel ou ce penchant est-il apparu au fil du temps ?

BdH : Absolument ! Petit, j’étais toujours en train de fabriquer des trucs. Lego a été mon premier amour  et ça l’est toujours aujourd'hui. J'étais également obsédé par les vélos, j’apprenais à les réparer, à changer les roues. Puis j’ai commencé à jouer avec l’électricité. Alors que j’étais sensé dormir, mes parents me trouvaient toujours en train de bricoler. J’ai toujours cette passion en moi.

WC : vos parents vous ont-ils encouragé ?

BdH : Oui, oui. L’école ne m’intéressait pas beaucoup, mais j’étais toujours en train de fabriquer des objets. Mon père a suggéré que je fasse des études professionnelles pour que je puisse exercer un métier manuel. Il savait que ça me rendrait heureux. Nous sommes allé à une journée portes ouvertes dans une école professionnelle, j’ai vu toutes ces machines et je me suis dit « Je vais bien m’amuser. »

J’ai donc étudié la soudure et la métallurgie, et je suis finalement devenu ingénieur mécanique - puis je suis allé à l'université pour étudier les sciences de l’éducation en me spécialisant dans l’enseignement des machines et la psychologie du travail d’équipe.

Je compare le processus créatif à la manière dont un DJ mixe. Lorsqu'il peut régler les tonalités graves, les tonalités aiguës, lorsqu’il travaille pour trouver le meilleur mix. WC : Vous êtes donc parfaitement qualifié pour diriger une maison de production, pour montrer aux gens comment fabriquer des objets, et pour gérer une entreprise de fabrication ?

BdH : J’ai assez étudié. [rires]. Il y a une grande différence entre les livres et la réalité…

WC : Quel est le premier designer avec lequel vous avez travaillé ?

BdH : J’ai travaillé avec  Piet Hein Eek entre 2000 et 2004. C’était bien, j’ai beaucoup appris.

WC : Comme quoi ?

BdH : Eh bien, j’ai appris qu’il ne suffisait pas de seulement penser à un bon produit et le créer, loin de là. Derrière l’étape de la production, il y a toute une histoire : un produit doit être fabriqué en un certain laps de temps sans quoi il est irréalisable, car on ne pourra pas le vendre au-delà d’un certain prix.  Et j’ai appris des conséquences : je me suis fait taper sur les doigts quand je ne pouvais pas respecter les délais ou que quelque chose ne se passait pas comme prévu. Mais j’ai surtout apprécié le fait de créer quelque chose qui n’existait pas auparavant.  C’est un enchaînement incroyable, de l’idée à la fabrication, jusqu’à la présence de l’objet chez quelqu'un.

WC : Marteen Baas était-il le premier designer avec lequel vous avez collaboré et pour lequel vous avez dû déterminer les meilleures techniques de production ?

BdH : Oui, absolument. Nous avons commencé en 2004. Nous nous sommes rencontrés par hasard via un ami en commun, qui m’a informé que Maarten avait besoin d’aide.  A l’époque, Marteen se préparait pour la série Where There’s Smoke pour Murray Moss à New York, et il avait besoin de quelqu’un pour brûler tous ses meubles.  Ça m’a paru amusant. Je suis allé à la rencontre de Marteen et on s’est bien entendu. Il m’a expliqué les techniques complexes de préservation utilisées et j’ai brûlé une chaise. J’étais bon à ça et j’ai donc continué. Et tout est parti de là. J’ai brûlé pendant une année entière, j’ai réalisé la menuiserie autour du projet et j’ai développé quelques aspects techniques. J’ai vraiment apprécié ma collaboration avec Marteen, parce ce que son langage de design est vraiment unique.

WC : Comment décririez-vous le langage de design de Marteen Bas ?  Pouvez-vous l'expliquer avec des mots ? C’est difficile, non ?

BdH : Oui, c’est difficile, mais je pense que je dirai qu'il est spontané. Dans un sens, son design est très naïf et très... Comment dire ? Bien pensé et réfléchi.  Enfin, c'est fantastique de pouvoir créer quelque chose qui a l’air simple alors que ça ne l’est pas. Je pense que la capacité à créer quelque chose qui contient tout ce qui est essentiel et qui exclut tout ce qui est superflu a un grand impact. Sur le plan de la forme, il a toujours du caractère. Différent de ce dont on a l’habitude. Peu de produits qui font battre mon cœur autant que ceux de Marteen. Le travail de Maarten est habité.

WC : Absolument ! Parlez-moi de votre atelier dans une ferme à la campagne. Vous vous y êtes installé en 2009 ? Pourquoi avoir choisi ce lieu ?

BdH : Le studio que nous avions avec Marteen à Eindhoven a été démoli, nous étions donc à la recherche de quelque chose de nouveau. J’ai toujours rêvé d’habiter à la campagne. J’aime le contraste entre l’agitation au sein du studio et le calme à l’extérieur. J’aime travaille très dur, puis faire une belle balade avec mon chien au bord de la rivière. Ces contrastes m’aident à rester en harmonie, à prendre du recul.

WC : Donc vous travaillez et vivez au même endroit ?

BdH : J’habite dans la vieille ferme et tout le reste est occupé par le studio, l’atelier et le rangement.

WC : La ferme était-elle en bon état quand vous vous y êtes installé ?

BdH : On ne peut pas dire qu’elle était en mauvais état.  On pouvait toujours mettre les vaches et tout fonctionnait comme prévu, mais les lieux n'étaient pas prêts à être utilisés comme atelier.   C’est à peine s’il y avait l’électricité ; pas de sols ; pas de chauffage ou d’isolation.  On pouvait y mettre des vaches et des outils, c’est à peu près tout. Nous avons passé quelques années à la refaire.

WC : Jusqu’à l’année dernière, vous avez exclusivement travaillé avec Marteen.  Comment avez-vous commencé à collaborer avec d’autres designers ?

BdH : Tout s’est passé assez naturellement.  J’ai rencontré Fabien [Dumas] il y a quelque temps, il m’a montré sa Tools Light et j’ai adoré l’idée de fabriquer une lampe sans règle. Nous parlions en quelque sorte la même langue. Il avait le prototype, mais ne pouvait pas trouver de producteur. Je lui ai dit : « Ce truc est trop cool pour ne pas être produit, » et nous sommes partis de là. La même chose s’est produite avec Bertjan [Pot] et sa Downstairs Light. Une fois que j’ai réalisé ces deux projets et la production en cours du travail de Marteen, j’ai décidé d’emmener le projet DHPH à Milan [pour le Salone del Mobile] en 2012. Depuis, j’ai ajouté des projets des de Max Lipsey, Nightshop et gt2P.

WC : Quels types de projets vous attirent ?

BdH : J’aime le design très direct. Je trouve que c’est génial quand il n’y a rien entre vous et l’objet, quand ce que vous voyez est ce que vous obtenez.  Par exemple, quand vous regardez les Clay Chairs de Marteen, tout ce que vous voyez c’est de l’argile. C’est direct, mais c’est aussi dur à mettre dans une case. Il n’y a pas de case pour les meubles brûlés, ni pour les échelles suspendues avec des lampes de carnaval, ou une boule à facettes sens dessus-dessous.  Ils semblent évidents évident, mais tout d’un coup ils ne le sont plus du tout. 

Je trouve que Real Time est également très puissant. Le concept de créer une horloge fonctionnelle et d'utiliser l'approche d’un réalisateur est simplement magnifique. Quelle autre horloge peut vous faire l’observer pendant une heure ?  C’est incroyable qu’un designer puisse avoir des idées pareilles. De mon côté, je peux expérimenter avec les matériaux et les techniques pour parvenir à ces résultats.

WC : On dirait que vous aimez vraiment ce que vous faites.

BdH : J’aime vraiment tout le travail que je fais. Je pense que si DHPH est une collection qui fonctionne, c'est parce que je suis convaincu qu’elle est magnifique et que ça vaut le coup de la réaliser. Elle ajoute quelque chose à ce qui existe déjà. Pourquoi s’entourer de choses laides quand on peut s’entourer d’objets magnifiques et pleins de personnalité ?  Selon moi, le bon design signifie qu’un objet vous fait de l’effet à chaque fois que vous le regardez. Il se bonifie avec le temps. Il vous colle à la peau.

Je crois qu’il faut juste créer quelque chose de si profondément beau que personne ne voudra jamais le jeter.  C’est la chose la plus durable que vous pouvez faire. C’est la même chose avec votre propre énergie.  Si vous comptez passer votre temps à faire quelque chose, faites quelque chose de différent, qui apporte quelque chose au monde.

WC : en plus de produire ces collections spécifiques, vous recevez également des commands pour des installations spécifiques et d’autres plus personnalisés.  Est-ce exact ?

BdH : Oui, nous encourageons vraiment les gens à venir nous rencontrer avec leurs idées, qu’il s’agisse d’un designer qui a une nouvelle idée, ou d’un client qui veut une version spéciale de ce que l’on fait déjà. Nous réalisons également des designs customisés pour les intérieurs, les magasins, les institutions, des événements dans le monde entier - Tokyo, New York, Miami, Saõ Paulo.  En ce moment, je travaille avec Marteen pour traduire certains de ces idées design en architecture. J’ai hâte de voir ce qui va en sortir.

J’espère construire et installer un jour une série de Vilu Light de gt2P dans un bureau, avec 30 versions de la lumières dans 30 stations de travail. Le design est reproductif, produit par un algorithme, et chacun est unique.  Ils ressemblent à des îles qui émergent de la mer. Chaque personne du bureau pourrait avoir sa propre forme et identité.

WC : En parlant d'identité, quels sont ces sabots en bois que vous portez tout le temps ?

BdH : [rires] j’imagine que j’ai commencé à les porter quand un voisin nettoyait sa remise. Personne n’en voulait, alors j’ai décidé de les prendre. Il se trouve qu’il sont géniaux contre les pieds froids, ce qui m’arrive souvent. De plus, ils sont vraiment confortables et abordables. Très pratiques. Les sabots de bois vont parfaitement avec mon rêve de campagne et de vie à l’extérieur. Au fil des ans, les gens me reconnaissent parce que je les porte. “Voilà Marteen et le gars aux sabots”. J’imagine que c’est vraiment amusant, mais ils me rendent heureux. Voilà la raison principale.

  • Introduction & Interview by

    • Wava Carpenter

      Wava Carpenter

      Après avoir étudié l'Histoire du Design, Wava a porté plusieurs chapeaux pour soutenir la culture du design: professeur d'études du design, organisatrice d'expositions, organisatrice de débats, rédactrice d'articles. Tout cela a façonné son travail en tant que Editrice en Chef chez Pamono. 

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